Partir, rester, revenir : ce que la migration des jeunes dit de la formation en Guadeloupe
« Tu vas faire tes études où ? » En Guadeloupe, la question sous-entend souvent une autre : tu pars quand ? Pour beaucoup de familles, le départ vers l’Hexagone après le bac fait presque partie du parcours normal. Ce mouvement, ancien, a des effets profonds sur la société guadeloupéenne, et sur la manière de penser la formation sur place.
Une population qui diminue, une jeunesse qui part
Au 1er janvier 2022, l’Insee recensait 383 569 habitants en Guadeloupe. Entre 2016 et 2022, l’archipel a perdu en moyenne 0,5 % de sa population chaque année, soit environ 10 500 personnes en six ans. Avec la Martinique, c’est la région française dont la population baisse le plus.
La cause principale n’est pas la natalité, encore légèrement supérieure aux décès sur la période, mais le solde migratoire : il y a plus de départs que d’arrivées. Et ce sont surtout les jeunes de 15 à 29 ans, nés en Guadeloupe, qui partent. Conséquence directe : la part des moins de 25 ans est passée d’environ 34 % de la population en 2011 à 29 % en 2021.
Ce mouvement n’est pas nouveau. Entre les années 1960 et le début des années 1980, l’État a organisé et encouragé l’émigration vers l’Hexagone, notamment par l’intermédiaire du BUMIDOM. Le départ s’est ainsi installé dans les mémoires familiales comme une étape attendue, parfois espérée, parfois subie.
Partir pour étudier, revenir pour la famille
L’Insee décrit des migrations qui suivent les âges de la vie : on part nombreux pour les études ou un premier emploi, on revient souvent plus tard, parfois à la retraite. L’enquête « Migrations, Famille et Vieillissement » (MFV-2), menée par l’Ined et l’Insee en 2020-2021, permet de mieux connaître ceux qui reviennent, appelés les « natifs de retour ».
Ses résultats sont frappants :
- Les natifs de retour sont nettement plus diplômés que ceux qui n’ont jamais quitté l’île : près des deux tiers des natifs « sédentaires » n’ont aucun diplôme, contre moins d’un tiers des natifs de retour.
- Ils sont mieux insérés sur le marché du travail : environ deux tiers des natifs de retour âgés de 25 à 64 ans sont en emploi.
- La première raison du retour n’est pas professionnelle : c’est retrouver sa famille et ses amis, devant le « mal du pays ».
Une migration qui trie
Les démographes parlent de migration sélective. Ceux qui partent sont, en moyenne, plus diplômés, plus mobiles, mieux dotés en ressources. Ceux qui restent sont plus souvent ceux qui n’ont pas pu partir, ou qui ont fait le choix de rester malgré un marché du travail difficile.
Ce tri a des effets en cascade. Le niveau moyen de qualification de la population résidente progresse moins vite. Les territoires les plus éloignés se vident : à Marie-Galante, la population a diminué de 35 % entre 1962 et 2018, et le chômage des jeunes y dépassait encore 44 % en 2018. Et la société vieillit, avec moins de jeunes actifs pour prendre le relais.
Pour les jeunes, cela crée une forme d’injonction contradictoire : réussir, c’est souvent partir ; rester, c’est parfois vécu comme un échec. Ce sentiment pèse sur l’estime de soi de ceux qui restent, et sur leur rapport à la formation locale, parfois perçue comme une solution « par défaut ».
Ce que cela change pour la formation
Si le départ n’est ni toujours possible ni toujours souhaité, la formation sur place devient un enjeu de justice territoriale. Quelques pistes :
- Revaloriser le choix de rester : présenter les métiers qui recrutent localement (santé, médico-social, numérique, services aux personnes) comme de vraies perspectives, pas comme des solutions de repli.
- Former là où vivent les gens : la formation à distance et hybride permet aux habitants des communes éloignées, de Marie-Galante ou des Saintes, d’accéder à des parcours qualifiants sans quitter leur famille.
- Accompagner la mobilité choisie : pour ceux qui veulent partir, préparer le départ (logement, démarches, financement) et garder le lien pour faciliter un éventuel retour.
- S’appuyer sur ceux qui reviennent : les natifs de retour peuvent devenir tuteurs, intervenants ou employeurs, et transmettre leur expérience.
Pour aller plus loin : enquêter sur les départs et les retours
Chaque famille guadeloupéenne a son histoire de départ. C’est une matière idéale pour une enquête de terrain : interroger trois générations d’une même famille sur leurs mobilités, comparer les raisons de partir d’hier et d’aujourd’hui, recueillir le récit d’un retour. Ces récits, croisés avec les chiffres de l’Insee et de l’Ined, permettent de comprendre ce que les statistiques ne disent pas : ce que l’on gagne, et ce que l’on perd, en partant ou en restant.
Sources
- Insee Flash Guadeloupe n° 211, « 383 569 habitants en Guadeloupe au 1er janvier 2022 », décembre 2024 : insee.fr
- Insee Analyses Guadeloupe n° 17, « Croissance démographique : vers une inversion de tendance », janvier 2017 : insee.fr
- Ined-Insee, enquête Migrations, Famille et Vieillissement 2 (2020-2021), synthèse Guadeloupe : ined.fr
- Insee Analyses Guadeloupe, diagnostic de territoire de Marie-Galante : insee.fr
- RCI, bilan démographique au 1er janvier 2022 : rci.fm