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Un jeune sur trois en difficulté de lecture : l’illettrisme, frein silencieux à l’insertion en Guadeloupe

Remplir un formulaire, lire une consigne de sécurité, comprendre un courriel de son employeur : pour une partie importante des Guadeloupéens, ces gestes du quotidien demandent un effort considérable. L’illettrisme reste un sujet discret, souvent tu, parce qu’il est vécu avec honte. Il pèse pourtant lourdement sur l’accès à la formation et à l’emploi.

Un jeune sur trois en difficulté de lecture

Chaque année, les jeunes qui participent à la Journée défense et citoyenneté (JDC) passent un test de lecture. Les résultats de 2025, publiés par le ministère de l’Éducation nationale, montrent qu’en Guadeloupe 33 % des jeunes présentent des difficultés de lecture, contre 13,7 % en moyenne nationale. La Martinique (36 %), La Réunion (32 %), la Guyane (53 %) et Mayotte (52 %) sont dans des situations comparables ou plus graves.

Ce niveau est stable depuis plusieurs années : l’IEDOM relevait déjà un taux proche de 32 % en 2018 et 2019. Chez les adultes, la dernière grande enquête « Information et vie quotidienne » menée en Guadeloupe date de 2008 ; elle situait l’illettrisme à un niveau proche de celui de la Guyane, autour d’un adulte sur cinq. Une nouvelle mesure était annoncée pour 2023 par les services de l’État.

Illettrisme, analphabétisme, français langue seconde : de quoi parle-t-on ?

Ces mots sont souvent confondus. Ils désignent pourtant des réalités différentes :

  • Illettrisme : la personne a été scolarisée en français, mais n’a pas acquis, ou a perdu, une maîtrise suffisante de la lecture, de l’écriture ou du calcul pour être autonome dans la vie courante.
  • Analphabétisme : la personne n’a jamais appris à lire ni à écrire.
  • Français langue étrangère ou seconde : la personne sait lire et écrire dans une autre langue, mais pas (encore) en français.

En Guadeloupe, la grande majorité des situations relèvent de l’illettrisme. Ce sont des adultes qui sont allés à l’école, qui parlent couramment, qui travaillent parfois, mais pour qui l’écrit reste un terrain difficile.

Une question sociale avant d’être scolaire

Les enquêtes nationales le montrent depuis longtemps : les difficultés à l’écrit sont fortement liées au niveau de diplôme, à celui des parents et au fait d’avoir grandi entouré ou non de livres. Elles touchent davantage les hommes que les femmes. L’illettrisme n’est donc pas une affaire d’intelligence ou de volonté, mais le produit d’inégalités qui se transmettent.

Le contexte linguistique guadeloupéen ajoute une dimension particulière. Le créole est la langue de l’intimité, de la famille, de l’émotion ; le français, celle de l’école, de l’administration et de l’écrit. Les sociolinguistes parlent de diglossie : deux langues aux statuts sociaux différents. Pour un enfant dont le créole est la langue première, l’entrée dans l’écrit en français peut être plus difficile, surtout si sa langue maternelle est dévalorisée à l’école. Cela ne fait pas du créole un « obstacle » ; c’est au contraire une ressource sur laquelle la pédagogie peut s’appuyer.

Les stratégies de contournement

Les personnes en difficulté avec l’écrit développent souvent des stratégies ingénieuses pour faire face : se faire aider par un proche pour les papiers, utiliser les messages vocaux plutôt que l’écrit, mémoriser les trajets et les logos plutôt que lire les panneaux, prétexter avoir oublié ses lunettes. Ces stratégies fonctionnent au quotidien, mais elles deviennent un piège au moment d’entrer en formation, de passer un examen ou de changer de poste.

Le numérique ne règle pas le problème, il le déplace. Comme nous l’expliquions dans notre article sur la maîtrise du numérique, être à l’aise avec son téléphone ne signifie pas savoir remplir une démarche en ligne, qui reste largement écrite.

Ce que peut faire un organisme de formation

  • Repérer avec tact : un positionnement à l’entrée, présenté comme un outil pour adapter le parcours et non comme un examen, permet d’identifier les besoins sans humilier.
  • Adapter les supports : consignes orales, vidéos, schémas, fichiers audio, exercices interactifs. L’écrit reste un objectif, mais il ne doit pas être une barrière d’accès au contenu.
  • Proposer des modules de savoirs de base : lecture, écriture, calcul, numérique, en lien avec le métier visé. La certification CléA permet de faire reconnaître ces compétences.
  • S’appuyer sur la langue créole : expliquer, reformuler, faire des ponts entre les deux langues pour sécuriser l’apprentissage.
  • Travailler en réseau : centres ressources illettrisme, associations, missions locales, employeurs.

Pour aller plus loin : observer l’écrit au quotidien

Une enquête de terrain simple consiste à recenser, pendant une journée, tous les écrits que l’on doit lire ou produire : affiches, formulaires, messages, factures, consignes de travail. On mesure alors combien l’écrit structure la vie sociale, et combien il peut exclure. Des entretiens avec des personnes ayant repris une formation aux savoirs de base apportent un éclairage précieux : comment ont-elles vécu ce retour ? Qu’est-ce qui les a décidées ?

Sources

  • Mayotte Hebdo, résultats des tests de lecture JDC 2025 dans les Outre-mer : mayottehebdo.com
  • IEDOM, rapport annuel Guadeloupe 2020, section éducation : iedom.fr
  • Préfecture de Guadeloupe, diagnostic territorial de l’illettrisme (CANBT), 2023 : guadeloupe.gouv.fr
  • Insee, enquête Information et vie quotidienne en Guyane (comparaison avec la Guadeloupe) : insee.fr

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